P R O J E C T S A R C H I V E S A B O U T C O N T A C T

Rewind-Forward | Christophe Lucien & Arthur Aillaud

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La Ballade des Gens Heureux
texte by Christophe Lucien, photos by Arthur Aillaud

Juillet 99, Il faut un début. S’arrêter et commencer à partir d’un fait, d’un détail. C’est à propos d’une ballade. J’ai pensé à “La ballade des gens heureux” que chante encore Gérard Lenormand. C’est le titre qui m’est venu à l’esprit. Je ne me souviens que du refrain. Je l’ai vaguement chantonné pour voir si le reste pouvait me revenir. Rien. Je ne l’ai jamais su. Tu connais “La ballade des gens heureux” ? Il entame le refrain. Ca parle de quoi ? Personne n’en sait rien et puis tout le monde s’en fout. Ballade avec deux “l”. J’ai cherché dans le dictionnaire en quête d’une inspiration plus prometteuse : Chanson qui accompagnait certaines danses au Moyen-Age...Poême de forme libre...Pièces vocales ou instrumentales... Rien sur la promenade en forêt ou en famille. Cette balade-là ne prend qu’un “l”, je ne le savais pas. Cette découverte m’obligea à reconsidérer la chanson de Gérard Lenormand que j’imaginais jusqu’alors comme un hymne à la promenade. Le problème n’était plus tant de savoir ce que sa (balad) racontait, mais simplement comment elle s’écrivait. Ce qui pouvait remettre en cause l’intérêt que je lui portais. Je le vérifiai plus tard : deux “l”, elle ne m’intéressait plus. Je marchais mécaniquement, sans destination déterminée. Je jurais dans le vide après tout le monde, sans que personne ne m’entende vraiment. Qu’est-ce que je vais faire? Rien, attendre que ça passe, c’est ce qu’il y a de plus facile. J’ai marché pour ne pas rester sur place. “Le bonheur est une addition de petits bonheurs”. Je tombe sur cette phrase collée derrière une vitre en plein milieu du trottoir. Une jolie femme sourit. Elle semble convaincue et m’invite à suivre sa recette : Il suffit de faire les soldes aux Galeries Lafayette. Pauvre conne! Je n’ai pas deux francs en poche et quand bien même je les aurais, ce n’est pas un tee-shirt et une lampe de chevet bon marché qui me rendront le sourire aujourd’hui. Pourtant, bien que cette publicité m’ait inspiré davantage le dégoût plutôt qu’une vulgaire stimulation sensée déclencher l’acte d’achat, je la lu subitement comme un message réconfortant. Je réalisais que mon humeur n’était que le résultat d’une addition de petits malheurs. Un moindre mal en somme. Il faut que j’écrive sur la balade. Le moment semble tellement inopportun que j’ai l’impression d’être justement bien placé pour en parler. On les reconnait tout de suite les gens qui se baladent. Ils marchent doucement, les doigts mêlés, en dodelinant leurs têtes aimables avec le même sourire plein de béatitude pour l’enfant dans la poussette que pour le couple de pigeons boiteux qui se fait la cour. Ils ne se rendent nulle part. C’est içi que ça se passe. La forêt n’est pas nécessaire, le boulevard fait bien l’affaire pourvu qu’il soit au soleil. C’est facile de réussir une balade, une bonne balade. Il suffit d’être heureux et de marcher. Je marchais sur ce même boulevard, les sourcils froncés, les oreilles irritées par les coups de klaxon inutiles et avec dans la tête, la phrase du banquier qui m’avait miné pour la journée : “je comprends bien, mais je ne peux rien faire”. J’aurais bien piétiné quelques pigeons innocents; ceux qui picorent le pain sec que leur donnent les grands-mères trop méchantes pour avoir d’autres amis que ces oiseaux miteux. Je n’étais pas seulement désespéré, j’étais furieux et je comptais bien le faire savoir à tout le monde. Ceux qui se baladent ne se gênent pas pour sourire, alors je n’allais pas chercher à dissimuler ma tête de con. Au contraire. Que celui qui me croise s’apitoie et sache que je suis une victime en colère. Sa compassion ne m’apaisera pas. Qu’il s’attende même à recevoir un vilain regard si par mégarde il m’évoque une de ces ordures qui me remontent à l’esprit périodiquement. J’ai marché, le temps de diluer cet état. N’importe quel boulevard ferait aussi l’affaire, même sans soleil, surtout sans soleil. J’ai pris à droite, vers la Seine. J’aime bien la Seine, elle convient à toutes mes humeurs. En m’en approchant, je me suis demandé ce que j’irais faire de l’autre côté. Les voitures se sont arrêtées; les gens ont traversé, l’air pressé, ils allaient quelque part. Je ne suis pas allé sur l’autre rive, le trottoir d’en face me suffisait, je voulais simplement regarder l’eau se déplacer. Il était 15 heures, au beau milieu de la semaine, un sourire m’a échappé. © Christophe Lucien


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